Hommage à Derek Walcott

Derek Walcott

Par Earl Lovelace
traduit de l'anglais par Annick Benjamin et Ronald Selbonne


une œuvre en cours

Dans ces îles où pour s’accomplir il fallait fuir (une fuite par laquelle le fuyard confirme en quelque sorte la damnation de l’espace), peut-être que le plus grand cadeau que nous a fait Derek Walcott a été de ne pas partir et de faire d’ici un foyer. Tout cela sans avoir à utiliser ses propres dons et talents comme des attrape-mouches afin d’attirer et d’exploiter la médiocrité ambiante nourrie par la peur du changement, mais en exigeant, avec force, de l’espace la loyauté et l'attention à l’effort pouvant produire le désir ardent de construire un lieu où ceux qui sont partis envisageraient le moment venu, en toute conscience, de revenir ; un espace suffisamment signifiant pour que Chabin puisse, le moment venu, avoir bien plus qu’une plage à laisser derrière lui.

The Theatre Workshop (L'Atelier de théâtre) fut une démonstration si concrète de ce combat et de ce triomphe, que plus de cinquante ans plus tard, il reste un symbole de la grandeur de ses meilleurs jours où comme une détermination sans faille, l’ambition fut façonnée jusqu’à une dimension gérable . À la périphérie de la ville.

J’ai connu Walcott jeune, à l'époque où il rugissait dans cette ville et menait une troupe d'acteurs de bar à bar crachant au visage de chacun que le noir est blanc. L’homme, en dépit de son apparence, souvent intimidante, était doté d’un esprit pétillant et vivace, toujours prêt à sortir une plaisanterie cocasse dont il avait le secret. Il était très drôle, un pince sans rire.

En tant que metteur en scène et tête de proue, il exigeait de sa troupe la stricte ponctualité et la ferme discipline qu'il s’imposait à lui-même.

Trinidad a eu la chance de l'avoir à ce moment-là, quand il était Chabin de Sainte-Lucie, sans moussache au soleil, n'appartenant à aucun club, sans avoir besoin d’adopter la rage des autres, libre d’incarner sa propre vision, de se faire ses propres ennemis et de se choisir ses propres amis. Il devint une présence ici, un pilier longtemps avant les tours jumelles ou les immenses centres commerciaux ; et les jeunes poètes se rendaient chez lui à Petit Valley comme en pèlerinage, cherchant asile à son ombre. Et là, nous devons avoir une pensée pour Margaret dont nous sommes encore redevables.

Il y a deux choses qui pour moi ressortent de Walcott. C'était un homme fidèle à ses vérités, quelqu’un qui avait la confiance, l'audace, la confiance en soi pour tester toute nouvelle idée qui surgissait dans l'espace, d'abord en la rejetant, puis en l'essayant pour tester sa justesse, comme s'il lui fallait d’abord expérimenter l'inconfort d'un certain positionnement, le ressentir avant de pouvoir le juger.

Il est allé aussi loin que n’importe quel autre écrivain caribéén dans la volonté de dire la vérité sur lui-même, sur ses motivations, sur ses querelles avec ses pairs, ses déceptions. Il a critiqué à diverses époques le mouvement du Black Power, la vieille garde politique et les nouveaux leaders du peuple, les suivistes, leur ignorance. Il était pour Naipaul et contre Naipaul. Il devint le « Nèg a po klè », chabin, Lestrade, Ti-Jean, Crusoé et Vendredi. Il était personnellement Warwickshire et Ashanti. Chaque recueil de poésie incarnait un événement, une autre phase, un autre entendement intérieur. Chaque pièce éclairait un autre recoin.

A la fin, ses admirateurs l'embrassèrent non pas parce qu'ils pouvaient le suivre dans son cheminement, ou « entrer en lyannaj » avec ce qu'il disait, mais parce que d'une certaine manière il avait tout été, tout vécu. Et c'est ce qu'il est demeuré, une œuvre en cours, produite par son propre talent, son génie et son amour, tel un « moun a mas » déguisé différemment à chaque carnaval. Testant et fignolant en permanence. C'était quelqu'un qui était digne de notre respect.

Mais s'il y avait de la passion - et c'est une autre facette de Walcott - il n'y a jamais eu de mépris. C’était de l’amour. Walcott aimait ses îles et ses gens.

En fin de compte, il finit par voir que nous étions aussi bons que n’importe qui.

Bien qu'il se soit battu pour être reconnu, pour être validé à chaque virage il avait acquis la confiance intérieure lui permettant de se sentir comme un petit garçon sur une île, guidé par l'amour, béni par l'obscurité, chérissant notre insignifiance.

Sa présence parmi nous fut une bénédiction.

Bon voyage Derek.

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