Nos ancêtres en Solitude

Analyse critique du dernier roman de
Simone et André Schwarz-Bart, éditons Seuil, 2015
Grand prix du Congrès des écrivains de la Caraïbe

Jean-Michel CUSSET

* * *

 

« Attention, il s’agit d‘un livre important ». La résistance des citoyens français pour la plupart de couleur  en Guadeloupe, contre le rétablissement de l’esclavage, en 1802, redevient un thème récurrent de la littérature guadeloupéenne.

Le dernier roman de Simone et André Schwarz-Bart, écriture à quatre  mains, mais surtout  à deux voix, nous plonge à nouveau dans cet univers épique en faisant renaître en nos imaginaires  les schèmes d’un drame qui n’en finit pas de diviser les guadeloupéens. Une histoire qui dérange et qu’on voudrait bien qu’elle n’ait jamais existé, mais qu’on n’est pas prêt d’oublier.

«  Tout à coup, il se redressa d’un air furieux, hagard et il cria  à Mariotte de disparaître de sa vue …en lui criant toutes sortes de choses étranges, sur cette lutte impossible,  cette gloire perdue du Matouba en Guadeloupe, qui n’était somme toute qu’un simple avatar du sucre…A présent, les gens n’osaient  pas le regarder, par crainte de ce qui le poursuivait, de cette dette de nègre qu’il payait comptant. » [L’Ancêtre en Solitude : Simone et André Schwarz-Bart, p. 201]0

Tout est dit dans cet extrait : Cette  dette de nègre pour cette gloire perdue du Matouba ! A travers ces trois voix de femmes, trois générations, Louise, la fille de Solitude , Hortensia  et Mariote , c’est bien cette idée de malédiction des nègres que portent en eux  les descendants des héros de la guerre du Matouba  qui se mire dans le regard de l’autre.

 

«  Quand fut prononcé le nom de Solitude , madame de Montaignan se souvient de la créature qu’elle avait vue monter sur l’échafaud trois semaines auparavant , une sorte de sourire errant sur ses lèvres , et le devant de sa chemise auréolée par des tâches de lait…Une trentaine d’esclaves étaient également mis en vente ce jour là …pour finir on déposa l’enfant maudite dans une brouette cassée et l’huissier annonça modestement les enchères à cinquante livres ». (p.33).

J’ai dit qu’il s’agissait d’un roman écrit à deux voix, qu’il s’agissait de deux traumatismes narrés ;  je veux m’en expliquer.  Il semble bien en effet que le lecteur ait affaire à un dialogue entre deux  cultures de la sanctification, et que les sentiments d’humiliation et de honte qui traversent « nos trois femmes » soient le fruit d’une association entre l’histoire des juifs et celle des antillais.     André Schwarz-Bart est en effet d'origine juive polonaise Sa langue maternelle est le yiddish. En 1941, il trouve refuge avec sa famille près d'Angoulême. Ses parents et deux de ses frères y sont arrêtés fin 1942 et disparaîtront en déportation. Il finit la guerre dans les maquis de la Résistance. Simone Schwarz-Bart,  de son nom de jeune fille Brumant est d’origine guadeloupéenne, elle porte donc en elle les affres de l’histoire d’un passé esclavagiste.  Si cette association fournit aux auteurs la capacité de charger les héroïnes du roman de valeurs culturelles et identitaires en apparence identique,  on peut toutefois se demander quelle part de réalité il y a à conférer aux deux traumatismes la même charge émotionnelle. Tenter de répondre à cette question c’est d’abord resituer le roman dans son véritable contexte. L’action se situe aux Antilles, principalement en Guadeloupe dans la période post-rétablissement de l’esclavage entre 1802 et 1848, période marquée par les fortes représailles du pouvoir colonial français et plus largement européen,  après la révolte de 1802 en Guadeloupe et surtout la perte de Saint-Domingue en 1804. Ce contexte est celui d’une violence extrême.  Ceux qui ne périrent pas au combat furent présentés à une commission militaire habilitée à juger les « crimes de la révolte » : elle prononça deux cent cinquante condamnations à mort. Plusieurs foyers de résistance subsistèrent pendant quelques mois. Une insurrection à Sainte-Anne fut sauvagement réprimée : une centaine d'exécutions capitales pour lesquelles Lacrosse (redevenu capitaine général après la « libération ») remit au goût du jour le supplice de la roue et du bûcher ! Pendant plusieurs mois, des massacres de grande ampleur furent organisés qui firent plusieurs milliers de morts dans la population noire. L'esclavage fut rétabli par simple arrêté du capitaine général et environ 5000 Noirs furent expulsés de l'île pour être placés dans d'autres colonies.  Le contre-amiral Lacrosse acheva la répression. Le 8 mai 1803, un nouveau capitaine général, Ernouf, fut nommé en Guadeloupe. Il allait parvenir à ramener le calme et la paix civile jusqu'à la prise de l'île par les Anglais, en janvier 1810.

«  Les survivances des biens meubles, hommes chevaux et outillage furent liquidées péniblement dans des opérations de gré à gré, en la maison municipale de Basse Terre. Elle fut épouvantée par le prix auquel était tombé le nègre de Guadeloupe. Il est vrai que la vente au-dehors était nulle, aucun pays  ne se souciant d’admettre sur son sol les éléments contaminés par la révolte ». (p.32)

Ou encore :

«  Pourtant s’ajoutant au dégiboiement  des côtes d’Afrique, l’interruption de la Traite avait porté le cours du nègre au plus haut : mais on ne voulait pas de celui de Guadeloupe. Les planteurs eux-mêmes en faisaient un  carnage, ne conservant que ceux qui donnaient pleines garanties ». (p.32)

Ce sont donc ces représailles, les effets dévastateurs qu’ils produiront    dans la société guadeloupéenne (et au-delà) qui s’expriment dans le regard réprobateur que  jettent  les autres, vers ces trois femmes, à l’intervalle de trois générations. L’autre (part de nous-mêmes), rappelons-le,   c’est celui qui n’a pas participé à la révolte de 1802, qui est resté « sagement » à l’écart de toute cette agitation, en trahissant parfois ses héros , qui a en quelque sorte  accepté la malédiction de Cham, et  qui devra désormais attendre près de cinquante ans pour retrouver sa citoyenneté, sa liberté.   Le regard de l’autre cache mal ce reproche adressé à l’endroit des survivants-descendants de ceux qui ont livré bataille,  reproche que finiront par ingérer ces trois femmes  dans le  récit de Simone et André Schwartz-Bart.

«  Déjà elle regrettait, s’interrogeait, écoutait dune oreille inquiète les voisins qui examinaient la petite Louis Solite, et découvraient sur ses traits d’agouti, dans ses griffes serrés, creusant la paume, les songes de la malédiction inéluctable du sang ». (p.34)

La résistance à l’oppression est un droit naturel et positif, en aucun cas il ne peut constituer un traumatisme. L’évènement traumatique s’il en est un, est  au contraire à voir dans   le rétablissement de  l’esclavage, lequel  plongea la Guadeloupe et la République  dans un doute permanent, et contribua à dresser les guadeloupéens  en deux camps, deux frontières,  les souverainistes  et les conservateurs, tout ceci dans un contexte de violence sans limites.

« Elle allait dans un endroit écarté, et elle se remémorait les paroles de Raymoninque , et à un moment donné,  c’était comme si Raymoninque était au dessus de la colline et lui disait ce qu’ il voyait de l’autre versant, et elle se réjouissait en son cœur , et elle versait des larmes à la pensée de cette femme   qui n’avait pas craint de se mettre du côté du Diable, tout en sachant qu’elle  serait finalement vaincue comme lui.  Et dans ces moments ce n’était plus elle, mais la femme Solitude qui vivait en elle ». (p.202)

«  L’autre versant » ; cette nuance    n’est pas évidente à saisir du premier abord dans le roman de Simone et André Schwarz-Bart,  et  une lecture par trop rapide pourrait amener le lecteur  à confondre, l’honneur et la gloire qu’il y eut  à se battre pour « l’autre versant », et le déshonneur qui consistât à refuser le combat. A inverser donc les systèmes de valeurs.     Les vraies valeurs républicaines et humanistes créoles sont dans la résistance du neg marron, pas dans la résignation et la trahison de la « doudou-carte-postale ».

Aux Antilles, comme dans le récit,  la malédiction a au demeurant     une couleur, le «  noir » , couleur  qui permet de justifier théoriquement  « la traite et l’esclavage » - en tant que  phénomène pré-rédempteur.

«  L’enfant Solite avait une dizaine  d’années à la mort de Montaigon. C’était une câpresse (personne issue de croisement entre nègre et mulâtre)  très foncée…et dont la peau pourtant très noire retenait mal le soleil, ne le réfléchissait que par éclats, telle une glace sans tain. » (p. 41)

«  Il gémissait, il se plaignait que Louise le fit souffrir en demeurant avec ses démons noirs » (p.53)

Si dans le récit il y a analogie  entre les deux malédictions, la juive et l’antillaise, elle se trouve bien dans l’échec du plan de liberté qui consistait pour le colonel Louis Delgres et ses compagnons à échapper au rétablissement de l’esclavage en repoussant  l’anathème  mythologique jeté par Noé sur les fils de Cham. La Shoah  peut  être vue en effet, à certains égards,   comme un acte expiatoire de résignation collective et volontaire, un acte de soumission à la volonté de Dieu ayant abandonné son peuple élu. Beaucoup de personnes qui ont perdu des proches durant la Shoah se posent en effet cette question. [ Au 1 er siècle, Dieu a effectivement permis que les Romains détruisent Jérusalem (Matthieu 23 :37 – 24 :2).]

 

Symbolisation du traumatisme et codes religieux

Dans la fiction caribéenne,  la perspective religieuse se compose toujours d’une vision du monde centrée sur le problème des croyances, catholiques en général,  et d’un éthos focalisé sur le problème de l’action, issu en général des religions  africaines,  ataviques ou traditionnelles.  Ces deux niveaux peuvent donner lieu à des syncrétismes tout à fait originaux dont la connaissance ne reste perceptible que par l’initié, et qui ont toujours pour but d’interroger le bien et le mal,  de répandre la maladie ou au contraire de guérir.

Le roman de Simone et André Schwarz-Bart est chargé de ces deux niveaux de correspondance.

« Elle avait toujours un doigt replié sur son chapelet… mais la nuit venue toutes ses prières, toutes ses invocations, tous ses mea culpa ne lui servaient et plus à rien. Elle avait beau lutter, appeler des pensées saintes, ses paupières finissaient par tomber et la voilà qui devenait « volant », ou bien qui se changeait en crabe, en chien errant de longues heures sous la lune, cherchant qui dévorer ».   (p.45)

Ou encore :

«  C’est bon d’être une diablesse, et c’est bien bon un bain de feuilles, Oh là là, c’est bon de l’eau de l’eau de coco qui coule dans votre gorge, c’et bon, c’est bon, c’est bon. Et puis de l’eau se mit à couler de ses yeux, et elle pensa : c’est bon,  c’est bon, de l’eau qui sort de vos yeux, Jésus. Et puis elle chassa la pensée de Jésus et pensa : C’est bon d’être une diablesse… » (p. 51)

La fonction narrative de ces syncrétismes est de relier  l’homme, en l’espèce l’homme antillais, mais plus largement le caribéen,  au dilemme philosophique du bien et du mal. Le bien étant incarné par  la religion chrétienne et l’image de Jésus Christ, le mal, évoquant l'Afrique  et renvoyant à des images animistes et blasphématoires, lorsqu’il ne s’agit pas tout simplement de sorcellerie. Là encore le bien et le mal, la religion chrétienne et l’animisme, ont une couleur.

« Soudain Lobanga se pencha, saisit les frêles mains de Louise, les emprisonna avec force, et Lobanga d’une voix grave ce que Jésus lui avait dit concernant la position du nègre. Toute sa vie elle devait s’en souvenir à savoir : ce que Jésus ne lui avait rien dit à ce sujet, il ne lui avait même rien dit du tout : il était demeuré silencieux. Une grande vague de honte la submergea à cette pensée…Et tu crois vraiment qu’il va sauver la couleur, qu’y va nous tirer des griffes de Satan : et quand çà ?  Quand çà ? » (p.71)

 

Pour finir je dirais que la répression qui s’est abattue sur les populations de couleur en Guadeloupe,  à l’issue de la révolte des citoyens  de 1802,  et de l’indépendance d’Haïti (18o4), n’a pas encore été suffisamment étudiée,  ni assez traduite  en fictions romanesques. Il convient de remédier à cette question afin d’aider après deux siècles d’abandon,  les  descendants de ses victimes à retrouver leur intégrité, et à donner à la résistance de leur ancêtres son sens dans la constitution d’une identité  Guadeloupéenne, indépendamment d’autres considérations. Cette démarche permettrait aux descendants des héros de cette guerre  de  retrouver, leur honneur,  leurs valeurs morales et sacrées, et dans la perspective du mieux vivre ensemble républicain, qui est celle de la France,  de fournir d’autres éléments, plus modernes au sujet  des réparations. Mieux vaut mettre en valeur une histoire de l’héroïsme rattachée à la République, qu’une histoire de la trahison, de la malédiction, et de la défaite,  qui cantonne le présent antillais dans le doute, la division, les séparations, race, cœur, religion.  C’est en somme ce à quoi nous invite une lecture éclairée de l’Ancêtre  en Solitude.

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