L'invité d'honneur de l'Association des écrivains de la Caraïbe

DISCOURS D’OUVERTURE DU CONGRÈS DES ÉCRIVAINS DE LA CARAÏBE

par Russell Banks

Le sujet que l’on m’a proposé de traiter se résume à dix-sept mots français : UNE ÉPOPÉE COLLECTIVE, LES COMBATS DE LA LIBERTÉ, VÉRITÉ HISTORIQUE ET FICTION ROMANESQUE DANS LES LITTÉRATURES CARIBÉENNES. Mes hôtes m’ont demandé d’en parler trente à trente-cinq minutes. Je ne pense pas que ce soit humainement possible. Il y a, d’après moi, quatre thèmes de base qui sont liés entre eux, mais chacun d’eux, pris séparément est suffisamment intéressant et complexe pour mériter un discours spécifique et bien plus détaillé que ne le sera mon discours de ce soir.

Essayons donc de voir ce que ces quatre sujets ont le cas échéant en commun et de déterminer pourquoi ils sont regroupés ce soir dans la même phrase. Découvrons ce qui lie le concept de littérature d’une « épopée collective » à l’évocation pérenne de « combats de la liberté » et demandons-nous ce qui lie ces deux sujets à la question philosophique de « vérité historique » d’une façon qui regroupe les trois notions en une évaluation critique de « fiction romanesque dans les littératures caribéennes ».

Je propose qu’un seul mot soit dit pour regrouper ces quatre termes et j’aimerais commencer par une étude rapide du terme « Amérique » ; le mot, pas la nation qui le revendique, sans relâche et de façon nationaliste (pour ne pas dire impérialiste), pas les continents, ni le Nord ni le Sud, et pas non plus le lien qui les relie et que nous appelons Amérique centrale ; juste le mot : Amérique.

Pour cela, nous devons remonter au début du seizième siècle et voir ce qu’il a désigné. Comme beaucoup d’entre vous le savent, son origine vient d'une mappemonde établie par Martin Waldseemüller et Mathias Ringmann, deux écclésiastiques français originaires du village de Saint-Dié. Elle a été imprimée en 1507 par un fabricant de globes peu connu, Johann Schöner, qui a relié les cartes en un livret. Toutes les autres impressions originales ont disparu, jusqu’à ce qu’en 1901, un prêtre jésuite découvre la carte de Schöner cachée dans un château allemand.

La carte, souvent désignée par « le certificat de naissance de l’Amérique » est la première à représenter à la fois les continents du nord et du sud ainsi que le cordon ombilical de l’Amérique centrale qui les relie, la mer des Caraïbes qui y est joliment abritée, l’Atlantique à l’Est et le Pacifique à l’Ouest. Nous ne savons pas comment, dès 1507, Wadseemüller et Ringmann ont eu connaissance du profil de base de l’Amérique du Sud ainsi que des Caraïbes, de la Floride, de la côte est du Mexique et de l’Amérique Centrale. Nous ne savons pas non plus qui leur a parlé du Pacifique six ans avant que Balboa ne soit le premier à l’apercevoir d’une montagne panaméenne en 1513.

Les cartographes, pensant qu’Amerigo Vespucci, et non Christophe Colomb, était le premier à voir le continent du Sud, ont écrit le mot « Amérique ». Vespucci était un banquier italien de la Maison des Médicis ; il aidait à financer et à monter les voyages de Colomb et a rédigé quelques récits épistolaires de ses deux voyages vers le Nouveau Monde. Contrairement à Colomb, il pensait que les européens n’avaient pas navigué vers les Indes, vers l’Asie, mais vers un Nouveau Monde, ce qui peut expliquer pourquoi les ecclésiastiques français ont donné son nom à l'hémisphère. Dans tous les cas, dans sa toute première application, le mot « Amérique » désigne tout un hémisphère, un Nouveau Monde et non une entité nationale. En substance, il est antinationaliste, ou mieux, transnational. Voilà comment je souhaite l’utiliser ici.

De plus, comme l’a dit W. H. Auden, « ...considérer le statut national comme rien de plus qu’un aspect technique d’organisation sociale…est de l’idolâtrie » Et je ne souhaite pas tomber dans l’idolâtrie. Je veux faire partie du peule. Je suis d’accord avec Duke Ellington, qui disait : «Mon peuple est le peuple ».

Il y a quelques années, j’étais au Sénegal en Afrique occidentale. Plus spécifiquement, je me trouvais sur l’Ile de Gorée, à l’écart de la côte atlantique africaine, et je voyais clairement Dakar en ligne d’horizon depuis le logement que je louais. L’île de Gorée est une toute petite île, à vrai dire un îlot de moins de 1,6 km de long et de la moitié en largeur, avec de vieux entrepôts qui tombent en ruines et des résidences à deux étages en pierres enduites de stuc, la demeure vide et délabrée du gouverneur colonial de l’Afrique occidentale Française, parti depuis longtemps, quelques maisons rénovées avec  des chambres à louer, un restaurant et plusieurs cafés en bord de mer qui accueillent les touristes qui débarquent à la journée en prenant le ferry à Dakar et qui sont essentiellement des touristes français intrépides et du personnel militaire basé au Sénégal en congé pour la journée ; des sénégalais qui fuient la chaleur et la foule de Dakar et, à ma surprise, des afro-américains, habituellement des couples entre deux âges.

Depuis le milieu du quinzième siècle, lorsque les corsaires portugais ont commencé à apparaître à l’horizon nord, l’Ile de Gorée a été un lieu de commerce. Depuis la nuit des temps, le peuple Wolof de l’actuel Sénégal, est un peuple de commerçants, du fait de leur position géographique aux croisements du Sahara et de l’Afrique équatoriale et à ceux des riches royaumes intérieurs du Mali et la mer. L’arrivée des européens à ces carrefours a entraîné une faim insatiable qui a duré pendant près d’un demi-millénaire ; je parle bien sûr de la faim d'esclaves africains noirs.

Les commerçants de Gorée qui ont construit les entrepôts face à la mer, les rues étroites et les allées ainsi que les belles résidences qui maintenant se détériorent furent tout d'abord portugais, puis hollandais et français à partir de la fin du dix septième siècle et britanniques pendant de brèves périodes. Les Africains noirs qu’ils ont négociés ou capturés eux-mêmes, et ceux qui ont survécu au transport ont fini leurs jours au Brésil, en Guyane, aux Antilles néerlandaises, à la Martinique, en Guadeloupe, Haïti, Louisiane, en Caroline du Sud, en Virginie et au-delà, peuplant les deux continents américains et l’archipel caribéen.

On peut sans difficultés longer la côte de l’Afrique occidentale et équatoriale et visiter des entrepôts rénovés et restaurés, des quais et des donjons construits à l’origine par des marchands d’esclaves européens. Un tel lieu existe sur l’Ile de Gorée ; on l’appelle La Maison des Esclaves ; c’est la raison pour laquelle ces couples afro-américains font tout ce chemin. Ils viennent voir où sont venus leurs ancêtres noirs, méditer et se recueillir sur les destins et l'histoire de leurs ancêtres liés à la leur.

J’y suis allé pour une raison différente : méditer et réfléchir sur le lieu où pour moi est né l’imaginaire américain et donc certains éléments distinctifs de mon propre imaginaire. Pas à San Salvador où Christophe Colomb a jeté l’ancre pour la première fois, pas à Saint Augustine, en Floride, pas dans les plantations de sucre blanc d’Hispaniola, pas à Plymouth Rock ni à Cumberland Gap tourné vers l’ouest. Non, pour moi, l’imaginaire du Nouveau Monde était né ici, sur la côte africaine, qui n’est même pas sur la carte réalisée par les deux ecclésiastiques français en 1507. Ici, au Sénégal, un demi-siècle avant que Christophe Colomb ne parte vers l’ouest, presque deux siècles avant que les pèlerins anglais n’arrivent au Massachusetts, les portugais ont établi un comptoir qui a été utilisé par les européens pendant près d’un demi millénaire pour le commerce, la capture et le transport vers les Amériques de quinze à vingt millions d’africains noirs.

C’est là que la Diaspora africaine a commencé. C’est là qu’a été semée la graine de la race considérée comme une catégorie zoologique et le mal qu’elle engendre, le racisme, selon lequel les êtres humains ayant une certaine couleur de peau, sont considérés, en vertu de cette couleur, comme étant supérieurs et ayant donc davantage de pouvoir que les êtres humains d’une autre couleur de peau.

C’est là qu’Othello devient Caliban.

Les liens nécessaires entre les deux, entre le concept de race et son corollaire, le racisme d’une part et l’histoire de la Diaspora africaine d’autre part, un lien entre un concept et l’histoire selon lequel l’un rend l’autre possible et le nourrit, crée une chaîne, qui, aujourd’hui encore, nous lie tous, nous, américains, quelle que soit notre citoyenneté nationale, quelle que soit notre couleur de peau ou lesdites caractéristiques raciales secondaires, quelles que soient nos origines ethniques et même quelle que soit la date d’arrivée dans l’hémisphère ouest de nos ancêtres, que ce soit 17 000 ans avant JC depuis la Sibérie en poursuivant le mammouth laineux ou en 1840 depuis la Chine pour remplacer les esclaves libérés dans les champs de canne jamaïcains, ou en 1975 depuis le Vietnam en volant vers les États-Unis d’Amérique après avoir supporté les perdants d’une guerre civile. La race et son histoire, les rapports sur son origine, constituent l’histoire des Amériques, elle établit nos mythes et notre étiologie en tant que peuple, et sa dramatisation la plus compressée, la plus inclusive et véridique peut être trouvée dans tous les chapitres de l’histoire de la Diaspora africaine, des années 1450 à nos jours.

On pourrait se demander si l’aspect littéraire de la Diaspora africaine n’est pas un sujet plus approprié aux descendants des esclaves qu’à moi, écrivain euro-américain… Cette histoire n’appartient-elle pas à quelqu’un d’autre ? Quel droit ai-je, moi qui suis descendant des esclavagistes, de commenter la dramatisation de l’expérience de ceux qui ont été traités en esclaves et de leurs descendants ? Les égyptiens ont-ils le droit d’exprimer leur opinion sur le récit de la captivité des juifs ? Les descendants de Custer et ses cohortes de calvaire peuvent-ils parler correctement du massacre, pas de Little Big Horn mais de Wounded Knee ? Les enfants et petits-enfants des nazis ont-il des choses utiles et nécessaires à nous dire sur l’Holocauste ?

La réponse est oui, naturellement. Bien sûr qu’ils ont des choses à dire et ils ont même le devoir de le faire (comme ils le savent certainement, sinon, nous nous privons d’une partie de l’histoire. Nous imaginons l’histoire et ne l’appréhendons que du point de vue des victimes et nous n’arrivons pas à comprendre qui ont été les bourreaux, qui ils sont et éventuellement qui ils seront. Nous ne saurons pas ce que signifie être allemand, ni peut-être ce que veut dire être un homme. Comme l’écrit le poète W. S. Merwin, nous sommes une espèce, la seule espèce qui doive apprendre et apprendre encore ce qu’est être soi-même. Pour le meilleur et pour le pire, devrais-je ajouter. Car si la victime est humaine, le bourreau l’est aussi. C’est triste, mais l’homme est les deux à la fois.

L’écrivain afro-américain James Baldwin a déclaré que l’histoire de la race des Amériques ne serait complète, le cas échéant, que si elle peut inclure le point de vue d’un membre blanc d’un gang de lynchage du Mississippi. Lors de son discours au Bard College au sujet de l’abomination de l’esclavage et de sa représentation dans le roman de Toni Morrison, Beloved, le grand romancier nigérian, Chinua Achebe, a observé avec tristesse qu’une « question similaire se posera sur le continent [africain] : « Est-il vrai que vous avez vendu votre propre frère ? »…C’est une question effrayante à laquelle nous devrons répondre » dit-il « nous, les noirs ».

Pour commencer, il y a deux prémisses essentielles concernant la relation entre un peuple (par opposition à une population) et sa littérature auxquelles je suis longtemps resté attaché et qu’en tant qu’écrivain de fiction, j’ai longtemps utilisées pour prendre la mesure de ma tâche.

La première prémisse est que tout peuple a au centre de sa littérature un mythe de l’origine, une histoire ou un ensemble d’histoires interconnectées qui racontent d’où vient ce peuple et lui indique donc par implication qui il est maintenant et ce qu’il doit faire pour réaliser sa destinée. Les grecs, anciens et modernes, se tournent vers l’Iliade et l’Odyssée, les romains vers l’Enéide, les français racontent encore et encore l'histoire de Jeanne d’Arc, et les anglais revisitent sans cesse la légende arthurienne, les Norses se souviennent de leurs sagas et les hébreux reviennent chaque année au pacte, à la captivité et au retour. Et il en est de même dans le monde entier, comme pour les membres d’une famille qui savent que sans histoire partagée faisant l’objet d’un consensus tout en décrivant et théâtralisant ses origines, sans ses racines, la famille meurt.

C’est ce qu’ont toujours fait les conteurs ; c’est ce pourquoi on les a invités à rentrer dans les caves pour se réchauffer près du feu à l’origine : « Racontez nous l’histoire de nos origines » leur ont demandé ceux qui détenaient la cave et le feu, « pour savoir jusqu’où nous sommes tombés ou jusqu’à quelle hauteur nous nous sommes élevés ; afin que nous puissions connaître notre destinée sur cette planète rude ; afin que nous puissions savoir comment nous comporter les uns avec les autres, afin que nous puissions distinguer nos amis de nos ennemis, afin que nous apprenions ce que signifie être un homme ».

La seconde prémisse est celle-ci : que si moi-même, qui suis né aux États-Unis et y ai été élevé et dont la vie est irréversiblement liée au récit d’histoires, je souhaite contribuer à la littérature de mon peuple, je me dois d’apprendre et d’une façon ou d’une autre de contribuer  au récit du mythe de l’origine des Amériques, cette histoire ou cet ensemble d’histoires interconnectées qui nous enseignent d’où nous venons, nous, qui nous dénommons américains, jusqu’où nous sommes tombés par rapport aux conditions de nos origines ou jusqu’où nous nous sommes élevés par rapport à celles-ci et à partir de cela et de ces origines, où nous devons allons.

La question qui se pose par rapport à cette prémisse est de savoir si nous, qui nous dénommons américains avons un mythe de nos origines, un récit ou un ensemble de récits faisant l’objet d’un consensus qui peut empêcher cette famille, si nous formons effectivement une famille, de périr ?

Le poète Derek Walcott a écrit ceci : « Soit je ne suis personne, soit je suis une nation » suggérant que nos identités essentielles en tant qu’individus dépendent de notre capacité à nous visualiser, entre autres choses, comme un peuple. Si vous connaissez l’œuvre de Walcott et ses longues luttes pour résoudre les tensions et les conflits culturels et linguistiques inhérents au fait qu’il est né descendant d’esclaves africains sur une petite île des Caraïbes sous domination européenne, vous savez que par le mot « nation » il désigne plus qu’une entité nationale, quelque chose définissant plus clairement et plus intimement son imaginaire que ne peut le faire la simple citoyenneté. Son nom anglo-saxon, sa couleur de peau et les traits de son visage, son lieu de naissance et la langue dans laquelle il écrit ses poèmes, s’il ne se voit pas comme une nation, s’annuleront et l’effaceront. En effet, soit il n’est personne, soit il est une nation.

Et peut-être plus que tout, c’est ce mythe de l’origine qui détermine notre identité nationale. C’est ce qui nous lie les uns aux autres, tous ensemble, quels que soient nos noms, notre couleur de peau voire même le statut légal de notre citoyenneté.

Mais aux États-Unis en particulier, mais également dans toutes les Amériques, que ce soit dans des romans et des mémoires, des films ou à la télévision, nous avons raconté et continuons à nous raconter individuellement des histoires sur l’origine euro-américaine, mais également afro-américaine, afro-caribéenne,

 

amérindienne, latino-américaine et plus récemment asiatico-américaine. Des histoires reliées entre elles. En conséquence, les histoires de nos débuts, de nos racines se multiplient et se développent en s’enchevêtrant, ne nous nourrissant pas en tant que peuple, et d’après moi, ne nourrissant même pas la partie de la population dont les récits des origines sont censés être théâtralisés et transformés, in fine, en mythes. Les multiples récits de nos origines finissent par se retrouver en concurrence les uns avec les autres, diminuant ainsi la signification et la valeur de toutes les histoires de nos origines. Qui peut le plus peut le moins.

Aux Amériques, et aux États-Unis en particulier, pendant près d’un demi-millénaire, dans la mesure où nous avons toléré et même encouragé des récits d’origine antagonistes, nous nous sommes privés nous-mêmes et nous nous sommes embrouillés dans une certaine mesure, comme une famille qui n’aurait pas de racines dont elle se souvient ; nous nous sommes aliénés. Nous semblons peu disposés voire incapables de nous raconter une seule histoire censée sur les origines que nous partageons. Au lieu de cela, nous laissons se raconter des histoires individuelles qui se contredisent, chacun reste dans son coin, on ne se parle pas et on ne s’écoute pas. Et on est aidé et encouragé en ce sens par les idées nationalistes, par l’économie dominante de la culture et les formes de racisme institutionnalisées.

De nos jours, par exemple, si on est d’origine européenne, il est extrêmement facile d’isoler et effectivement de ghettoïser les histoires africaines, amérindiennes, hispaniques ou asiatiques, les banalisant et leur donnant un aspect d’étroitesse, permettant ainsi de nier leur application à sa propre histoire personnelle et politique.

On se sent libre d’ignorer leurs exigences morales et leurs revendications légitimes de la plus grande attention. Oh, ce n’est pas mon histoire, nous disons-nous, c’est la leur. D’un autre côté et dans le même esprit, si l’on est d’origine africaine ou amérindienne, hispanique ou asiatique, on est prié de croire qu’en racontant sa petite part de l’histoire, on a tout dit. Comme si un seul chapitre, un simple épisode de ce qui d’après mois pourrait être l’épopée de notre hémisphère, pouvait se substituer à toute l’histoire.

Il se peut que nous ayons perdu de vue ce qui me semble être un fait indéniable : à savoir que nous représentons un seul et même peuple créolisé, pas un peuple aux origines distinctes, amérindiennes, africaines, européennes, laines ou asiatiques. Contre le mensonge qui nie la construction sociale d’une race, la simple vérité est que nous représentons une mixité raciale et culturelle, certains de nous plus que d’autres. Mais aucun de nous n’est tout simplement l’un ou l’autre.

C’est ainsi que la véritable histoire commence, que le premier chapitre s’ouvre, au moment où nous avons commencé à nous mélanger ; et nous avons commencé à mélanger les races et les cultures au tout début du seizième siècle, au moment de cette première carte, lorsque les africains et les européens ensemble, les uns forcés, les autres volontaires, sont arrivés pour la première fois aux Amériques, accueillis par les amérindiens dans leurs canoës non loin de la côte et sur les plages, de Terre-Neuve au nord à Terre de Feu au sud.

Donc, qui sont ou que sont les américains ? La réponse n’est pas faite de nos noms, de notre couleur de peau ni même de notre citoyenneté. Non, pour répondre il faudrait normalement se tourner vers l’histoire nationale de nos origines, l’histoire qui souligne notre création en tant que peuple, le cycle des sagas et des légendes qui peuvent être racontées, puis racontées encore, embellies, qui peuvent servir de support pour être finalement tressées en un seul fil qui liera notre imaginaire collectif, un mythe autochtone qui nous permettra de régler de façon fiable nos boussoles éthiques et métaphysiques ainsi que nos boussoles littéraires.

Je pense que, si nous sommes un peuple créolisé et si nous le sommes depuis le début, alors l’unique séquence d’histoires liées que nous partageons, quelles que soient nos caractéristiques raciales superficielles ou nos histoires ethniques ou culturelles, est celle de la Diaspora africaine. C’est le modèle narratif selon lequel la vérité de toutes les autres peut être mesurée, adaptée, posée ou plaquée. Peu importe à quel moment, comme le disait Faulkner, « Le passé n’est pas mort, il n’est même jamais le passé ».

Et peu importe de quel point de vue l’histoire est racontée, car nous avons tous joué différents rôles dans cette longue histoire qui serpente – parfois en tant que victime, parfois en tant que bourreau, parfois en tant que simple spectateur horrifié ou enthousiasmé par quelque chose d’important et qui s'impose de lui-même à perdre ou à gagner au final. Et peu importe sa situation géographique. Car aucune ville, aucun quartier ou maisonnée, aucun pays, état ou nation aux Amériques n’ont été aussi profondément marqués par les événements, les personnages, les thèmes et les valeurs amplifiés par l’histoire de la race aux Amériques.

C’est une terrible histoire globale qui commence par la violence sur les côtes et les estuaires d’Afrique de l’Ouest avec l'esclavage permanent et la migration forcée, se change en racisme institutionnalisé, et par l’émancipation et la guerre, s’élève à un premier paroxysme faussé, où elle subit un revirement soudain et une transformation teintée d’amertume, se retire comme une vague reculant pour se renforcer et prendre une nouvelle complexité, et qui aboutit, enfin, à notre époque à une vision (et c’est important), non celle de l’assimilation, mais celle de la créolisation – une vision, à la lumière de laquelle nous espérons être guidés, non au refus de la différence raciale ou à une célébration sentimentale de celle-ci, mais à une image vive de l’élimination finale de la différence raciale comme un moyen d’identification de groupe. Comme l’évoque le philosophe K. Anthony Appiah : « ...si nous devons dépasser le racisme, nous devrons, au final, dépasser les identités raciales actuelles. »

Au cœur de cette histoire, ce qui noue son intrigue, qui nous a été donné pratiquement à la naissance, c’est le conflit entre le crime de l’esclavage et le mal qu’il engendre, le péché perpétuel du racisme. La manière dont ce conflit, dans le récit de l’histoire, sera résolu est d’une importance cruciale pour notre identité collective et notre sens moral. Il s’agit de l’histoire d’une guerre entre nos propres anges et démons concernant la nature de notre âme.

J’affirme qu’il existe une confluence des histoires découlant de la diaspora africaine. Il s’agit d’un large et profond fleuve d’histoires, transportées par l’Amazone coulant vers l’est et le Mississippi coulant vers le sud qui se jettent ensemble dans la mer des Caraïbes, de Miami à Caracas, de Houston à Port-au-Prince. C’est un mythe qui donne vie au beau rêve d’une Nation Créole sur l’hémisphère. Il en existe nul autre pareil. Car il s’agit d’une histoire véritablement démocratique, la seule histoire susceptible de fonctionner pour un peuple créolisé multiculturel, multiracial en tant qu’épopée transnationale.

Je parle ici d’une parenté, une parenté qui transcende la race, la nation, la langue et l’ethnicité. W. E. B. DuBois a écrit à propos des afro-américains : « Les liens effectifs de l’héritage entre les individus de ce groupe varient en fonction des ancêtres qu’ils ont en commun avec bien d’autres : les Européens et les Sémites, peut-être les Mongols, certainement les Amérindiens. Mais, le lien physique est faible et l’insigne de la couleur relativement peu important, excepté en tant qu’insigne ; l’essence véritable de cette parenté est l’héritage social de l’esclavage.... »

Je crains que notre désir de séparer, un à un, les fils historiques qui nous lient au destin tressé d’une union créole des nations aboutira à sa déliquescence, et à l’établissement permanent d’une somme de populations, de nationalités, au lieu d’un Peuple. Ce processus est déjà bien entamé. Nous sommes presque devenus, aux États-Unis, un amas balkanisé de petites colonies qui se tiennent à part. Les écrivains blancs des États-Unis semblent devenir encore plus blancs, comme s’ils l’étaient, en particulier parmi la jeune génération de romanciers et de conteurs, et semblent vivre de plus en plus dans l’équivalent littéraire d’une communauté en vase clos. Et les écrivains noirs semblent devenir encore plus noirs ; même les meilleurs d’entre eux tendent de plus en plus, et c’est bien compréhensible, à prêcher pour leur paroisse. On peut objecter que la même chose se produit pour les écrivains asiatico-américains, latino-américains et amérindiens.

Le fait est que nos imaginaires, individuels et collectifs, sont sortis de l’obscurité par nos écrivains. Et notre sens moral et notre éthique sont façonnés, à leur tour, par nos imaginaires individuels et collectifs. La manière dont nous nous traitons, ensuite, dépend profondément des histoires nous que nous racontons. Si nous ne réussissons pas à vaincre individuellement notre réticence à raconter des versions séparées de l’histoire de nos origines communes – l’histoire qui, simplement par sa narration, a le pouvoir de nous libérer de notre histoire commune, l’histoire sanglante de la race – ensuite nous finirons asservis à un fantasme privé, fou et à caractère racial de la différence. Nous nous définirons non par notre humanité commune mais par notre nom, notre teint, notre simple citoyenneté.

James Baldwin a écrit : « Mon héritage était singulier, particulièrement limité et restrictif ». « Mon droit, acquis à la naissance, était vaste, me rattachant à tout ce qui vit, et à chacun, pour toujours. Mais on ne peut pas revendiquer ce droit sans en accepter l’héritage. »

À quelques kilomètres au large de la côte atlantique du Sénégal, sur l’île de Gorée, il est facile de perdre ses repères temporels. L’île ressemble beaucoup à ce qu’elle était à l’époque de l’esclavage. Des voies et ruelles étroites et non pavées, des entrepôts en pierre datant du début de l’ère coloniale et des boutiques et des maisons à deux étages avec des cours cernées par de hauts murs. Aucun véhicule ; juste des charrettes. J’ai longé une rue calme menant à la Maison des Esclaves.

La porte de la Maison des Esclaves s’ouvre sur une cour. Vous remarquerez dans la cour un sombre corridor qui débouche, par un porche ouvert, sur une jetée empierrée et la mer scintillante tout autour. Ce lieu est hanté par des fantômes, les fantômes des esclaves et les fantômes des esclavagistes. C’est notre héritage, dans l’acception de Baldwin, et nous devons l’accepter avant de pouvoir revendiquer notre droit.

Je vous laisse là, debout à la porte, scrutant l’obscurité soudaine et rafraîchissante de la Maison des Esclaves et la lumière vive de la mer au-delà. Je vous laisse à cette porte, parce que je suis un conteur des Amériques ; et c’est de là, sur le pas de la porte de la Maison des Esclaves, que proviennent mon héritage et mon droit. C’est là que débute notre histoire.

Russell Banks
Invité d'honneur de l’association des écrivains de la Caraïbe

joomla template